Un exemple d’éditorial de Population & Avenir (n° 648, mai-juin 2000) :
le mythe d'Europe et de Zeus revisité par Gérard-François Dumont

Une lettre de Zeus

Monsieur le Directeur,

À l'occasion de l'an 2000, j'ai voulu redescendre de l'Olympe, quitter les célestes balcons et mon palais. Moi, le dieu souverain, le Seigneur du ciel, le dieu de la pluie, celui qui rassemble les nuages et manie à son gré la foudre terrifiante ; moi, dont le pouvoir éclipse celui de toutes les autres divinités réunies ; moi, à qui Agamemnon, selon l'Iliade, s'est adressé en ces termes : "Zeus, toi le plus glorieux, le plus grand, dieu du ciel d'orages, toi qui résides dans les Cieux".
À l'occasion du passage du deuxième au troisième millénaire, ne pouvais-je revivre une rencontre avec cette Europe qui resplendit comme la déesse de l'Amour ? Ne pouvais-je lui donner à nouveau trois enfants qui contribueraient à faire régner la justice dont le XXIe siècle aura bien besoin ?
Pour me rapprocher d'Europe, comme la fois précédente, je me suis changé en taureau. Non de ces taureaux que l'on voit dans une étable ou paissant dans un pré, mais un taureau superbe, doté d'une robe de couleur châtaigne, un front marqué d'un disque d'argent et surmonté d'une corne en croissant de lune
(1).
C'est alors qu'un double malheur s'abattit sur moi. Europe n'était plus la même. Ses multiples rides symbolisaient le continent le plus vieilli de la Terre. Elle m'expliqua que, déjà, dans une quinzaine de pays européens, et dans plusieurs dizaines de régions, les décès l'emportent sur les naissances. Elle m'expliqua que, selon les chiffres de la division de la population des Nations Unies, entre 1999 et 2050, l'Italie pourrait perdre 16,146 millions d'habitants ; l'Espagne 9,408 millions ; l'Allemagne 8,874 millions ; le Portugal 1,736 millions ; la Belgique 1,234 millions ... À l'autre bout de l'Europe, la Fédération de Russie, toujours pendant la première moitié du XXe siècle, pourrait perdre 25,940 millions d'habitants ; l'Ukraine 11,356 millions
(2).
En outre Europe m'expliqua qu'il valait mieux qu'elle soit vieille. En effet, elle ne pourrait plus avoir trois enfants de notre amour, même pas deux, la fécondité s'étant abaissée à 1,4 enfant par femme.
L'Histoire me rappela alors que le dieu souverain n'était ni omnipotent, ni omniscient et que, parfois, le Destin, ce pouvoir mystérieux, s'était révélé plus puissant que lui. J'étais découragé.
Mais Europe m'apprit que ce temps historique du changement de millénaire allait s'illustrer par la Présidence française du Conseil européen. La France, n'est-ce pas ce pays dont les souffrances malthusiennes ont conduit, avec la capitulation de Munich, au p^lus grand désastre européen du XXe siècle ? N'est-ce pas ce pays dont Alfred Sauvy a montré combien les gens sont imprégnés des conséquences néfastes de son vieillissement prématuré au XIXe siècle et au début du XXe siècle ?
Alors, tout est possible. Comme ma mère Rhéa a su empêcher le festin mortel de Kronos
(3), je dois aider la Présidence française à lever le tabou de la démographie. Il faut que les surplus fiscaux aillent aussi aux familles, et non seulement aux réserves pour les retraites. Il faut alléger les dettes des États pour ne pas éreinter les générations futures déjà appauvries dans leur nombre. Il faut mettre en place des politiques de libre choix, permettant qu'Europe retrouve sa jeunesse. Il faut tracer entre les générations les pistes d'une solidarité nouvelle.

Gérard-François DUMONT

(1)  Cf. Hamilton, Edith, La mythologie, Marabout.
(2)  Chiffres repris dans le BIB-Mitteilungen, périodique de l'Institut fédéral de recherches démographiques, 8 mars 2000.
(3)  Dumont, Gérard-François, Le festin de Kronos, Fleurus-Essais.

Un autre exemple d’éditorial de Population & Avenir (n° 643, mai-juin 1999) par Gérard-François Dumont

Lettre ouverte à Romano Prodi

Monsieur le Président,

Malgré des doutes et des incertitudes, le cheminement entamé par le traité de Rome a eu nombre d'aspects bénéfiques que chacun peut constater : la paix parmi les pays membres, la diffusion de pratiques démocratiques dans plusieurs pays européens qui en avaient été privés (Grèce, Espagne, Portugal), l'expansion économique résultant de l'émulation entre les entreprises, la montée du niveau de vie dans les pays auparavant les plus pauvres (Italie et Portugal notamment).
Néanmoins, lors de votre discours d'investiture comme nouveau Président de la Commission européenne, vous avez attiré l'attention sur l'Eurosclérose et l'Eurochômage. Leurs causes principales seraient, selon vous, des excès de réglementation et des rentes de situation. Dans un entretien
(1), vous avez précisé ainsi votre pensée : "le coût de l'État-providence est trop élevé et l'on ne peut pas faire comme si la pyramide des âges n'avait pas changé. Le rapport actifs/inactifs s'est nettement détérioré et cette tendance ira en s'aggravant".
De telles phrases, venant d'une très haute personnalité que chacun appelle "il professore" et qui a toujours montré qu'il voulait faire comprendre plutôt que faire rêver, mérite une analyse particulièrement précise. Permettez-nous, avec toute notre haute considération, de l'étudier avec le regard de tout universitaire qui se respecte, donc avec l'esprit critique.
"Le coût de l'État-providence" serait selon vous "trop élevé". Une telle affirmation mérite au moins trois remarques. D'abord, les problèmes budgétaires de l'État-providence dans les pays européens  proviennent également du fait que nos recettes économiques pour le financer sont insuffisantes. On compare alors fréquemment l'expansion ininterrompue de l'économie américaine qui, depuis huit ans, connaît une croissance économique supérieure de un à deux points à celle de l'Union Européenne. Mais en même temps, on omet généralement de préciser que les États-Unis ont une fécondité de 38 % plus élevée que celle de l'Europe. Si l'Union Européenne avait la fécondité des États-Unis, elle serait presque au taux de simple remplacement des générations et compterait chaque année plus de cinq cent mille naissances en plus. L'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, la Suède, n'auraient pas un déficit de naissances par rapport à leurs décès. L'Émilie-Romagne, cette magnifique région italienne à laquelle vous êtes attaché, ne compterait pas 16 décès pour 10 naissances. Un rattrapage de la natalité produirait des effets directs sur la demande globale et des effets indirects en stimulant davantage des économies européennes, tout en améliorant les équilibres démographiques futurs.
Ensuite, l'importance "du coût de l'État-providence" provient tout particulièrement de la montée des dépenses de politique sociale. Or celle-ci est induite par une économie insuffisamment dynamique et par des ruptures trop nombreuses dans l'exercice des solidarités naturelles, et notamment des solidarités familiales. Lorsque les politiques familiales des États-membres sont insuffisantes ou inadaptées aux besoins, les filets sociaux se distendent et les moyens sociaux curatifs à mettre en oeuvre augmentent, sans résultats mirifiques, tel le tonneau des Danaïdes. En troisième lieu, le problème de l'État-providence est aussi celui de la destination de ses dépenses. Si celles-ci concourent à aggraver les déséquilibres démographiques, elles sont mal orientées. Si, au contraire, elles contribuent à de meilleurs équilibres, elles équivalent à des dépenses d'investissement profitables pour l'avenir.
Par ailleurs, il faudrait, au-delà du "rapport actifs/inactifs" que vous avez cité, considérer des rapports plus signifiants distinguant d'une part les jeunes, d'autre part les personnes âgées. Seul le fatalisme peut permettre de dire que les choses vont s'aggraver. Certes, aujourd'hui, l'Europe prend des rides en laissant l'esprit malthusien la dominer. Nul doute qu'en informant mieux les Européens des réalités démographiques, il sera plus facile de faire comprendre les salutaires mesures à prendre pour donner de l'avenir à la jeunesse. Sur le premier point, vous pouvez compter sur nous ; sur le second, nous espérons que, sous votre haute direction, la nouvelle Commission saura mettre à sa place "seconde" l'Europe des marchandises pour contribuer à faire l'Europe des hommes.

Gérard-François DUMONT

(1)  Politique internationale, n° 83, printemps 1999, p.20.

 

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